„La ‘stratégie d’aliud’ de Mitterrand est la raison pour laquelle nous sommes aujourd’hui pratiquement incapable de nous défendre“

Dokdoc.eu, 21 January 2026.

Une armée européenne – cette vieille idée redevient soudainement d’actualité. L’un de ceux qui la pense jusque dans ses conséquences les plus ultimes est Hans-Werner Sinn. Nous nous sommes entretenus avec lui à l’occasion de la parution de son livre, « Trump, Poutine et les États-Unis d’Europe ».

Andreas Noll: Monsieur Sinn, lors du sommet de l’OTAN à La Haye en juin 2025 les 32 pays membres se sont engagés à consacrer jusqu’à 5 % de leur PIB à la sécurité, dont 3,5 % aux seules dépenses militaires. En Allemagne, cela se traduit notamment par l’achat accru d’armes américaines. Ne renforçons-nous pas ainsi notre dépendance vis-à-vis des États-Unis?

Hans-Werner Sinn: La position de l’Allemagne s’est considérablement dégradée sous Angela Merkel et le gouvernement qui lui a succédé. Aujourd’hui, des déficits existent dans pratiquement tous les domaines. Or, nous avons aujourd’hui besoin d’armes modernes, de dernière génération. Il faut bien les acheter quelque part. La France ne les produit pas.

On réclame depuis des décennies que les Européens s’unissent, développent des armes en commun et exploitent les effets d’échelle. Mais cela a souvent échoué. D’un point de vue économique, diriez-vous que nous avons désormais besoin d’un grand bond en avant ou peut-on dire que le marché fera le travail?

Le marché ne réglera pas cela. Les programmes d’équipement militaire doivent être planifiés de manière centralisée. Maintenir une multitude de systèmes n’est tout simplement pas rentable. C’est un problème typiquement européen : le morcellement en petits États freine le progrès parce que chaque pays pense d’abord à sa propre industrie au lieu de considérer l’intérêt général. De cette manière, nous ne pouvons ni faire face efficacement à Poutine ni gagner le respect des autres grandes puissances. Les systèmes d’armes doivent être harmonisés. Nous devrions aujourd’hui prendre le risque d’un grand bond en avant et construire une armée européenne. C’est le message de mon livre. Nous, Européens, devons apprendre à faire front ensemble – comme le voulaient Robert Schuman, Konrad Adenauer et Helmut Kohl, et comme cela a été discuté à maintes reprises en Europe occidentale.

Dans votre livre, vous expliquez que l’Allemagne a sacrifié le D-Mark afin de garantir l’unité européenne. Pourtant, l’union politique, pour laquelle l’Allemagne s’était battue pendant des décennies, n’a jamais vu le jour. Aujourd’hui, beaucoup ont même oublié qu’elle était la priorité de la politique allemande. Quel regard portez-vous sur ce point-là ?

Qu’est-ce qu’une union politique, au juste ? Une union monétaire, une union de transferts, une union militaire ? Une union politique englobe en fin de compte tout cela. Mais l’élément décisif est la question de l’usage de la force. Un État – et donc aussi une union politique – se définit par sa capacité à recourir à la force, à l’intérieur comme à l’extérieur. En-deçà du niveau de l’Union, il ne peut exister que des forces de police, pas des armées. En Allemagne, par exemple, il y a des polices régionales alors que la Bundeswehr est organisée de façon centralisée. C’est exactement ainsi que l’Europe devrait fonctionner pour garantir une dissuasion crédible.

Beaucoup de choses peuvent sembler illusoires, mais il est important de définir des objectifs pour savoir vers quoi l’on veut tendre. Pour moi, cet objectif est clair : un parlement de la défense, un gouvernement de la défense et un président disposant du commandement militaire et politique – contrôlé par un véritable parlement selon le principe « une personne, une voix ». Il ne sera pas facile d’y parvenir et cela ne pourra probablement pas se réaliser dans le cadre des structures actuelles : l’Union est organisée de manière totalement différente et repose sur des mécanismes décisionnels extrêmement complexes, souvent incompréhensibles pour les non-initiés. L’euro, lui aussi, possède ses propres structures décisionnelles. Nous avons besoin d’une coalition de pays volontaires de l’UE et de l’OTAN, dans laquelle il serait souhaitable d’inclure le Royaume-Uni et la Norvège.

Vous affirmez que l’Allemagne a sacrifié le D-Mark pour garantir l’unité européenne. Les historiens s’interrogent sur le caractère implicite de ce lien mais sur le fond, ce « marché » a bel et bien existé. En revanche, l’union politique n’a jamais été réalisée. Vous soutenez aujourd’hui que le moment est venu d’européaniser la dissuasion nucléaire française, comme contrepartie tardive. Votre approche n’est pas seulement dictée par l’actualité : elle est plus fondamentale. Économiquement, le prix payé pour la monnaie unique était trop faible. Vous citez à cet égard François Mitterrand qui qualifiait le D-Mark de « bombe atomique des Allemands ». Aujourd’hui, cette idée n’intéressera guère la France. Comment pourrait-elle être donc abordée sur le plan politique ?

Il ne suffit pas de simplement l’exiger. Permettez-moi de revenir sur certains points. Helmut Kohl est souvent présenté comme le grand partisan de la monnaie commune, comme le « père de l’euro ». En réalité, il ne voulait au départ même pas évoquer une union monétaire. Jacques Attali, proche conseiller de Mitterrand, a rapporté que les Allemands ne voulaient parler que de défense – mais avec une telle insistance qu’ils finiraient par accepter de discuter également d’une union monétaire. Telle était du moins la perspective française. On créa donc un Conseil de la défense. La France exigea ensuite la création d’un Conseil économique et financier, puis d’un Conseil économique et monétaire. Les deux conseils coexistaient, donnant l’impression d’une parfaite égalité. Qualifier le mark de « bombe atomique des Allemands » revenait implicitement à considérer le D-Mark et la force nucléaire comme équivalents. L’idée d’un accord dans lequel les deux seraient « socialisés » – chacun renonçant à ce qu’il préférait conserver pour lui seul – n’était plus inconcevable. Kohl appelait cet objectif « une union politique ». Même si cela n’était pas communiqué publiquement, il s’agissait pour lui d’un rapprochement militaire avec la France car il craignait que les États-Unis ne retirent leurs armes nucléaires d’Allemagne dans le cadre des négociations de désarmement.

Lorsque l’Union soviétique s’effondra, Mitterrand crut l’occasion venue de modifier l’accord en substituant à l’union de défense son consentement à la réunification allemande. Cela se produisit à un moment où Kohl s’était déjà publiquement engagé en faveur de la monnaie européenne et ne pouvait plus faire marche arrière. Pour renforcer sa position, Mitterrand tenta d’empêcher – ou du moins de retarder – la réunification allemande. Il voulait que l’Allemagne abandonne le D-Mark avant la réunification afin de ne pas avoir à accepter ensuite une harmonisation des systèmes d’armement. Cela apparaît très clairement en novembre 1989 : le 28 novembre, Kohl présenta son plan en dix points sans consulter Mitterrand au préalable. Celui-ci entra dans une colère noire. Deux jours plus tard, le président français avertit Genscher que l’Allemagne ne pourrait se réunifier qu’après avoir accepté la création de l’union monétaire, faute de quoi il formerait une alliance à trois avec Londres, Paris et Moscou : « cela se terminera par une guerre », aurait-il alors déclaré. C’était digne d’une opérette : le mur était déjà tombé et une révolution était en cours en Allemagne. La France n’avait de toute façon pas le pouvoir de changer quoi que ce soit, les États-Unis et la Russie s’étant déjà entendus sur la question. Kohl n’aurait pas eu besoin de sacrifier le D-Mark pour obtenir la réunification, d’autant qu’il considérait la nouvelle monnaie comme défavorable à l’Allemagne – comme il l’expliqua au secrétaire d’État américain James Baker. Mais il le fit néanmoins parce que, disait-il, l’Allemagne avait besoin d’amis. Après l’abandon du D-Mark, il resta certes attaché à l’union politique mais il n’avait plus aucun moyen de l’imposer. Celle-ci fut certes formellement adoptée mais dans les faits, elle resta vide de substance. La « stratégie d’aliud » de Mitterrand est la raison pour laquelle l’Europe se retrouve aujourd’hui largement démunie face à la Russie et qu’elle est devenue le jouet des grandes puissances.

Vous dites « dans les faits ». La brigade franco-allemande date pourtant de cette époque…

En effet. Mais la BFA a un caractère largement cérémoniel. On aurait pu la déployer en Lituanie à la place d’une brigade allemande. Une attaque russe contre les États baltes aurait alors automatiquement constitué une attaque contre une puissance nucléaire. L’effet dissuasif pour Poutine aurait été incomparablement plus fort. Mais la France n’y était pas prête.

Il y a quelques mois, nous nous sommes entretenus avec Eckhard Lübkemeier. Celui-ci souligne que la survie de l’Allemagne est d’un intérêt vital pour la France. Nous partageons une monnaie et une frontière ; aucun océan ne nous sépare, comme c’est le cas entre l’Europe et les États-Unis. Un engagement clair du président de la République, accompagné de gestes forts – comme une visite du chancelier auprès des forces nucléaires françaises – constituerait un puissant signal. Mais cela ne vous suffit pas.

Non, parce que le bouton resterait à l’Élysée. Regardez le comportement des Américains : pendant des décennies, ils ont prétendu protéger l’Europe grâce à leur force nucléaire. Maintenant que la situation devient sérieuse, ils se retirent. Si la France déclare protéger l’Europe avec la force de frappe, qui peut garantir qu’elle le fera réellement en cas d’urgence ? La France risquerait-elle une guerre nucléaire pour défendre les pays baltes ? J’en doute fortement.

Le 4 décembre, Trump nous a signifié son souhait de rompre. Nous ne pouvons plus compter sur les Américains. Nous devons – Macron a raison sur ce point – renforcer nos capacités militaires. Mais cela ne peut pas se faire sous direction française. Ce n’est qu’à partir du moment où la force de frappe sera mise en commun, comme le fut autrefois le D-Mark, que notre dissuasion sera crédible.

Vous plaidez donc pour un grand saut en avant, incluant un accès européen à l’arme nucléaire. Ne serait-il pas politiquement plus réaliste de commencer par un rapprochement franco-allemand?

Bien sûr. Le chemin est évident mais il faudra des compromis. Je serais également prêt à faire des concessions à la France – par exemple en annulant ses dettes Target dans le système de l’euro. L’Allemagne détient des créances d’environ 1.100 milliards d’euros ; au total, les soldes positifs atteignent environ 1.500 milliards. D’autres pays pourraient également offrir à la France leurs créances Target en contrepartie de la force de frappe. Mais sans la mise en commun de l’ensemble des armes, l’unification européenne échouera.

Dans les années 1950, il existait déjà un concept largement accepté en vue d’une Communauté européenne de défense et d’une Communauté politique européenne. En 1954, le projet échoua cependant à cause de la France. Charles de Gaulle était à l’époque de ceux qui étaient résolument opposés au projet. La force de frappe fut mise en service durant sa présidence. Depuis lors, tous les présidents français ont affirmé que la bombe atomique reste et restera nationale. Même le plus européen d’entre eux, Emmanuel Macron, indique qu’il n’est pas question de partager le bouton. Pourquoi cela changerait-il aujourd’hui ?

D’un point de vue normatif, il faudrait franchir ce pas si l’on pense réellement l’Europe selon un principe d’égalité. Je ne me fais aucune illusion : je sais combien les résistances sont fortes en France. Mais il faut malgré tout interpeller la France sur ce point. Elle ne peut exiger une vague de socialisation financière après l’autre – qu’il s’agisse des dettes publiques, des risques bancaires, du sauvetage d’économies entières comme la Grèce ou de la garantie des dépôts des citoyens tout en revendiquant une exception nationale sur la question de la sécurité. Cela ne tient pas. En même temps, on peut faire le reproche au gouvernement fédéral de ne pas avoir répondu aux propositions de Macron. Où sont les propositions allemandes ? C’est précisément là qu’il faut agir et mon livre entend aussi y contribuer. Je suis conscient que les positions divergent et qu’il sera très difficile de parvenir à un accord. Ce qui manque, ce n’est pas un compromis sur des tâches secondaires, c’est une contre-proposition sérieuse sur l’essentiel : la fusion des armées européennes et la création d’un État fédéral européen. Il faut débattre ouvertement de ces questions – et agir. Mais je crains que l’on n’agisse qu’à partir du moment où le pire se produira : le jour où la Russie annoncera devoir « protéger » ses « compatriotes » dans les États baltes et engagera ses armées sur le terrain. Ce jour-là, on verra si l’Europe est capable d’agir – ou non.

Monsieur Sinn, je vous remercie pour cet échange.

Interview by Andreas Noll.

This Interview is an abridged version of the Podcast franco-viel #92 – Euro gegen Force de Frappe? – Deutschlands offene Rechnung mit Frankreich – Franko-viel – Der Frankreich-Podcast“ vom 11. Dezember 2025.

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